Lucky
En attendant
Saulino : Eh Momus, tu dors ?
Momus : Je profite du spectacle petit d'homme et je m'amuse énormément.
Saulino : Alors c'est bien vrai ce qu'on dit de toi ?, que des Dieux tu n'as en partage que l'arrogance de leurs condition sensible mais rien de la vertu nécessaire à qui sait le temps qui passe, j'entends la saine constance ?
Momus : Tu parles de temps qui passe Saulino et nous voilà encore une fois tous les deux, face à face, gueule à gueule et puis quoi?, le toucher ? Fais donc attention à ce que tu dis, petit d'homme, puisque tu sembles oublier que non seulement les dieux eux-mêmes doivent faire avec le vieillissement mais qu'il ne saurait surtout y avoir de retour, quelque soit le sens que tu donne à cette proposition. Ensuite, si c'est de cette prétention feinte dont il est question, que les Dieux ont en effet en partage - la raison de mon exil-, celle qui fait croire à untel, le capitaine, que l'image que vous lui renvoyée et celle qu'il doit incarner ne sont qu'une seule et même chose et qui fait des Dieux de simples statues mortelles et des caricatures de votre gouvernement alors oui, ce qu'on dit de moi est vrai. Mais tu n'es pas non plus sans savoir, Saulino, que sans moi le monde n'est plus le monde, les dieux les dieux et l'homme pas plus une bête qu'un héros diligent parce que le monde n'est pas le monde, les dieux les dieux, et les hommes des hommes et qu'il m'est impossible d'être tel que je suis. Je prends un exemple qui te parleras surement plus que n'importe quel autre et qui aura le mérite de conclure ce rêve que tu as imprudemment interrompu :
Avant mon exil et durant la grande ronde des imposteurs les uns donc, lubrique mais impuissant, opposaient la juste concupiscence à la fécondité jalouse et intrigante tandis que d'autres, mes rejetons indignes, dissertaient savamment sur les raisons de ma brusque disparition ignorant qu'ils me condamnaient par là-même à un mutisme industrieux et retors. Mais moi, Saulino, je suis venu vous enseigner que l'homme n'est pas lubrique et fécond mais l'un parce que l'autre et l'autre etc.
Saulino : Oui Momus je te comprends maintenant. A mon tour je m'endors et m'amuse de tes retournements. Mais laisse moi t'expliquer les raisons de l'inimité profonde qui te lie aux dieux. De même condition que ces immortels, tu ne t'es pourtant pas senti(e) dans le besoin de te signaler le jour de la grande distribution des êtres et des choses. Alors, déçu(e) de l'empressement de tes frères, de ce qui t'apparu(e)s comme la plus odieuse des velléités, c'est les nuisibles que tu as offert au monde, puces, moustiques, parasites en tout genre.
Momus : Et ce sont tes frères Saulino, ne l'oublie jamais. Mais viens en à l'essentiel, je connais tout cela.
Saulino : Ce qui te perd, Momus, c'est que bien que tu ne puisses pas ne pas être- ce qui nous différencie et malgré toi, te condamne-, l'être qui te saisi, c'est celui qui n'est pas, je veux dire l'anticipation toujours annoncée de tes interactions possibles. Pour le dire autrement, si tu es bien celui qui ne peut pas ne pas être, imitant en cela les Dieux, celui que tu es, c’est celui, celle qui, loin de s’abandonner à cette condition, lutte désespérément contre elle et congédie ainsi immanquablement l’assemblée d’un rire gras et souvent bien trouvé.
Momus : "Je profite du spectacle petit d'homme et je m'amuse énormément."
Saulino : Ainsi Momus, c'est l'assurance que tu retire aux dieux et qui à elle seul ne garantie pas la bonne marche de l'action mais au moins l'exécution des œuvres. Je ne m'en plaindrais pas d'ailleurs s'il n'y avait ces autres qui s'en réjouissent insolemment reconduisant ainsi l'arrogance de ceux pour qui prévoir, c'est agir. Tu as donc été chassé du royaume des dieux, Momus, bien que et parce que tu es aussi et peut être surtout l’irremplaçable, indispensable aux dieux, au Monde et aux hommes.
Momus : Je résume petit d'homme, le plus fidèlement du monde : tu me réveilles, je suis banni et patati et... patatrac. Si avec moi on ne décide rien comme tu le prétends, Saulino, pourquoi donc suis-je ici et non là-bas et toi là-bas et non ici ?
Saulino : C'est que je sais aussi que sans Fama, ta fille aux milles yeux et à la langue pendue née d'une union difficile, Hercule n'est rien. Et que je perçois dès lors l'imposture des héros et la sottise des Dieux. Avec toi donc, ce n'est pas « on » qui ne décide rien, c'est moi ou les dieux pris séparément. Mais reste que - tu en es d'ailleurs l’illustration et la preuve-, ce n'est pas pour autant que rien ne se décide. C'est donc, plutôt que de t'aimer, ce qui est impossible, de te haïr, ce serait défier l'élémentaire, ou te ressembler - puisque Seul, Personne le peut-, mains dans la main que nous irons toi et moi.
Momus : Dis, Saulino, et moi, moi, moi dans tout cela ?, que devrais je faire puisque je suis, si je te suis bien, l'indescriptible ?
Saulino : I am what I am.
[Un âne passe. Imagine.]
Momus : Tu fais rire les dieux, Saulino.
Saulino : Qui de nous deux ?, non je crois, Momus, qu'ici encore « on » te rappelle à l'ordre. Tu m'as posé une question, je te réponds le plus simplement du monde :
Tout à l'heure c'est endormi(e) que tu jouissais du spectacle, de mon ombre et de mon absence. Il y a en effet des "I am what I am" qui ne peuvent que te divertir et te plonger dans une langueur stérile étant eux-mêmes aveugle et sourd à ta présence. Bref, si je suis bien ce que je suis, ce sera avec toi et l'âne et personne d'autre, tous et chacun séparément. Puisque donc tu es bien l'indescriptible et que, comme je l'ai dit plus haut, tu ne peux pas ne pas être, je m’explique:
Le ce que que je suis, moi qui est le pouvoir de ne pas être, ce n'est pas quelque chose de particulier sans quoi je t'oublie et n'ai plus qu'à te laisser bercé – je ne dis pas berner Momus, je te respecte trop pour cela - par tel ou tel uniforme, de Niké à la burqa, comme si l'on pouvait (se) trouver et confondre ainsi parade lucide et exhibition ostentatoire. Ce ce que, ce n'est pas rien non plus puisque tu es, Momus, et que j'ai en horreur l'œil de Bœuf et la stature paresseuse. Ce ce que Momus, tu m'as compris(e), c'est toi, moi et l'âne; c'est la coïncidence du Même parce qu'il n'y a ni extérieur ni intérieur et que pourtant nous ne faisons que passer. (l’islandais)
Si d’ailleurs mes prédécesseurs insistaient sur la jonction des contraires c’est qu’eux aussi étaient de leurs temps. Mais comme je te l’ai dit en d’autres lieux, puisque « je » suis la Nature et que la Nature ne (se) (re) produit jamais à l’identique, puisque tout se perd et tout se transforme contrairement - ou plutôt, pour mieux dire- à ce que les Anciens en pensaient – ceux du précédent millénaire - tu vois bien pourquoi ceux qui tentent aujourd’hui de réactualiser le discours de ses sages sans en changer ne serait-ce qu’une virgule se trompent infiniment. Tu les verras donc perpétuer la fausse et vaine opposition entre ton monde et le Monde, discuter de la Nature et de ses écarts, t'inviter à te trouver toi-même - toi !, l'imparable ! -, puis se gâter en rituels stupides et inconséquents.
Momus : Le monde leur échappe, ils s’échappent du monde.
Saulino : Tandis que moi, le rituel qui me tient en vie, c’est de toi et de toi seul que je l’ai appris :
Une manière non-exclusive, c’est bien cela, Momus ?
Momus : Tout à fait petit d’homme mais ne t’égares pas pour autant. Si c’est bien un âne qui s’interpose entre nous, j’espère que tu ne vas pas, toi aussi, te mettre à disserter sur le labeur harassant et l’humble endurance. Ce serait en effet, si je ne m'abuse, plus qu’ironique puisque je suis, moi, Momus, de l’aveu des hommes et des Dieux, le seul et l’unique, l’improductif.
Saulino : Non, Momus, je ne mobiliserai pas ces vertus que tu mentionnes parce que tu as raisons lorsque tu rappelles à ces sénateurs croupissant que parler du travail, c’est déjà travailler. Incapables de dire si lorsqu’on les écoute ou les lit nous faisons œuvres utiles ou absolument l’inverse, c'est conscient de leurs inconséquence que nous devrons accueillir leurs délibérations sur le sujet sans jamais les froisser - affable, toujours-, illustrant par l'exemple l'inanité de leurs propos et la justesse de notre raisonnement.
En d'autres termes compagnon, l’âne dont il est question ici, c'est « on », c’est ce qui ne se laisse ni dire ni faire et qui pourtant toujours et partout existe en tant que résidu impossible, nécessaire et dynamique.
L’âne Momus, -ou, devrais je mieux dire, notre âne-, c'est ce qui (se) (ce) décide quand nous sommes, toi et moi, ce qui ne décide rien. L'âne donc, c'est l'information libérée, plate, neutre, dissipé et 'dissipante', c'est la coïncidence du Même telle qu'elle est : médiate c'est-à-dire immortelle, immédiate donc corruptible et vouée à l'usure bienveillante. A la différence donc du précédent, notre âne ne sera pas lourd de l'excédent des hommes mais ce sera, c'est l'excédent lui-même, l'homme, toi et moi.
Malheureusement, Momus, -tu le sais mieux que Personne-, les mots échappent, interrompus par l’incessant ressac, à qui tente l'improbable. Si donc je dis que cette information libérée, l'âne, "on" est voué à l'usure bienveillante tu dois comprendre par là que l'usure, c'est lui, l'âne, "on" à la fois le temps qui passe et ce qui passe du temps ; c'est toi et moi réunit, la coïncidence du Même.
Momus : Toi qui regrettais tout à l'heure la saine constance...en réalité c'est bien un piège que tu me tendais rendant ainsi encore plus inévitable notre amitié étant toi-même déjà convaincu du contraire. Oui, Saulino, tu n'as pas démérité la compagnie du plus corruptible des immortels.
Saulino : Et de l'âne, Momus, ne l'oublie pas puisque c'est avec lui que nous marcherons même si nous savons tous les deux que ce genres d'assertions n'a ici plus aucun sens. Tu t’en rendras compte d’ailleurs bien assez tôt, cet âne nous suit, nous devance et nous pousse en avant à chaque instant c'est-à-dire à chacun de nos instants, le tout entre parenthèse etc. Par conséquent, et je terminerais ainsi mon intervention, l'âne qui nous accompagnera et refrénera ce désire immodéré que nous éprouvons l'un pour l'autre, c’est Aridnyk réconcilié, c'est le mouvement, c'est le temps parce qu'il n'y a rien d'éternel, pas même la matière ; c'est l’opposition continue, c’est, si tu préfères, l'information émancipée, neutre et pourtant déterminée, c'est ce qui reste c'est-à-dire ce qui passe de ce qui est passé, ce qui (s')est passé de ce qui passe ; c'est toi et moi, Momus, mains dans la main- dissipation créatrice s'il en est. Nous seront donc trois, comme toujours.
Momus : Ah, Saulino !, je crois qu'enfin je vais pouvoir mettre un terme à mon errance laborieuse. C'est que j'ai failli me laisser prendre au piège de ce groupuscule qui se réclame de Gigès et dont la conclusion en réalité s'annonce déjà en creux dans leurs discours édifiants. L'homélie, c'est tout ce dont ces pauvres bougres sont encore capables. Ayant lu jusqu'au bout ce petit manuel, j'ai manqué de mourir de rire en m'apercevant qu'à défaut de propositions -mais avec toi, je comprends maintenant qu'il ne pouvait en être autrement - c'est aux consensus stérile et hypocrite que ses auteurs en appelaient. "Des relations libres et émancipées" voilà le leitmotiv, voilà le succès qui vient et l'affiche UGC. Ainsi, Saulino, écoute moi bien ; nous seront trois, oui, mais trois fois rien.
Saulino : Ainsi soit-il.
Momus : Amen.
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Trier par : Date, Titre
- 05/09/09 - Gruyère
