L’islandais
Saulino : Écoute-moi bien l'islandais. J'ai suivi attentivement ta conversation avec la Nature et je crois que tu t'es laissé abuser par un sortilège que les gens de ton espèce réalisent chaque fois qu'ils tentent de s'en débarrasser :
Ce buste colossal que tu pris d'abord pour une statue de pierre ce n'est pas la Nature ; c'est toi.
Momus : Eh quoi Saulino !? Tu ressuscites les morts?
Saulino : Je parle aux momies qui parlent et aux statues laconiques.
Vois-tu, Islandais, si des esprits bien intentionnés ont pu en d’autres lieux te conseiller d'adorer les statues, tu aurais du exiger d’eux qu’ils te le répètent une seconde fois, puis une troisième, une quatrième et ainsi de suite jusqu'à ce qu'enfin, lassé de l'entretient, tu te dises, à part toi:
Non, décidément, une statue de pierre... ce n'est pas une statue.
Et si je pouvais dire l'un et l'autre, l'un comme l'autre, je te supplierais de (te) voir dans ce que la roche a de spongieux et le plus volatile des gaz d’indubitable.
Mais cela m’est, à juste tire, impossible.
Je te demande donc, Islandais, d'imaginer en lieu et place de la Nature, plutôt qu'un circuit de production et de destruction, qu'une roue immuable et fini, une sphère plate, une opacité univoque.
Pense à une épaisseur qui serait répartie de telle sorte que là où on (où elle) pourrait se courber et laisser entendre l'acte, (se) réfléchissait comme une brulure unidimensionnelle, perpendiculaire, écrasée et limpide.
Partout donc ou tu (te) trouve tu n’es rien, tu fais tout, tout se fait et l’univers est tout pour toi trouvé, dégradé, continu.
Et (ta) mesures (!) c’est l’infini.
Vice-versa et etc.
Tu vois donc pourquoi je soutiens que Dieu n'est qu'un fait et rien de plus, et pourquoi il te faut (t') adorer soi, le monde et les dieux.
Ainsi toute critique du mouvement qui ne viserait qu'à une simple conversion unilatérale, comme si la lenteur était affaire de décision, est nulle et non avenue.
Tu ne décides rien, l’islandais, mais tout ce qui se fait, tout ce que tu fais, te fait, se fait, défait et te défait
Tu es le mouvement et le mouvement c’est toi parce que tu es la nature et que l’univers ne se conserve pas.
Tu es, Islandais, comme tout ce qui est, l’inexcusable. Peu à peu quoique d’un seul coup.
Et parler c’est détruire. Se taire c’est détruire. Détruire c’est créer. Parler c’est créer. Se taire c’est créer. Détruire c’est se détruire, créer c’est se créer.
Tout ce qui est de ce qui est détruit est ce qui s’est détruit ; est.
Tout se perd, tout se transforme.
Le tout n’est pas.
Je dis, Islandais, celui-ci c’est celui-ci. Mais je n’ai jamais prétendu que celui-ci, c’est lui.
Si tu préfère et pour bien me faire comprendre, il faut que tu arrive à t’appréhender tel que tu (t’) appréhendes toujours : comme le tiers irréductible, le troisième homme.
Le troisième homme, Islandais, le tiers inclus, c’est toi et toi, c’est la Nature.
Et si tu me reproches l’imprécation c’est que tu ne comprends pas que ce qui est n’est pas mais passe et que ce qui est n’est rien d’autre que ce qui passera et ce qui est passé.
Et si tu me reproches l'imprécation, tu es la preuve et je suis l’argument.
Et je ne veux plus que tu désignes la vie comme les adultes niaiseux l’enfance.
Ce qui vit ne résiste pas à la mort.
Ce qui vit ne résiste pas.
L’enfant, par exemple, ne résiste pas à l'adulte comme à un passage douloureux mais c'est l'adulte qui se refuse à l'enfant et qui annonce alors la rupture consommée.
L’enfant, c’est ce qui n’est pas encore mort et déjà meurt à chaque instant.
Ce qui est mort enfin, ne l’est pas mais vie toujours dans ce qui est créé. Et ce qui est créé l’est de ce qui est détruit et ce qui est détruit l’est à chaque instant.
L’instant, c’est ce qui est détruit c’est-à-dire ce qui se crée et crée.
Tu n’es rien, Islandais, comme tout ce qui est. Et ce qui n’est rien n’est pas. Voilà pourquoi tu es, tu es l’état de ce qui va passer.
Tes déchets, c’est toi, ton environnement et tout ce qui est.
Ton environnement c’est toi, tout ce qui est et tout se qui est créé, se crée, détruit et se détruit.
Et toi même tu n’es, tu ne seras rien d’autre que le dernier déchet de ton environnement ; et ton environnement n’est pas un déchet mais l’univers et l’univers : la somme diachronique des déchets, le mouvement, tout ce qui est.
Ne méjuge pas, Islandais, ce que je me propose de te démontrer. Un déchet, ce n’est pas rien.
Un déchet.
C’est ce qui est créé de ce qui est détruit, c’est ce qui crée c’est-à-dire se détruit ; c’est toi, c’est la Nature.
Et l’univers, c’est toi et la Nature séparée, c’est l’état de ce qui passe quand tu es, toi et la Nature, l’état de ce qui va passer.
Je me répète, l’islandais, afin que tu n’oublies pas ce point essentiel :
Partout où tu (te) trouves tu n’es rien, tu fais tout, tout se fait et l’univers est tout pour toi trouvé, dégradé, continu.
Et (ta) mesures (!) c’est l’infini.
Et.
Et vice-versa.
Momus: Mais les lions affamés...
Saulino: Tu saisies donc que ce qui est n'a pas pour destin - tu m'as bien compris, Islandais, si l'univers ne se confond pas avec la vie, si tu es la Nature, tu es le destin et le destin n'est pas - ce qui est donc n'a pas pour destin de disparaitre mais tout ce qui est détruit, en réalité, se détruit et par la même se crée et crée.
Seulement, si on peut soutenir que tout ce qui (s')est créé de ce qui (s')est détruit s'oppose à ce qui (ce qu'il en) reste...
Momus : Nul d'entre nous n'est venue au monde sans une fente.
Saulino : Tu ne diras pas pour autant, Islandais, que se qui est ainsi créé de ce qui se détruit lui est irréductible, au sens de contraire. Ainsi l'ennuie est telle que tu le penses...
Momus: Ou la merde petit d'homme, ne m'oublie pas.
Saulino : L'ennuie donc est telle que tu le penses parce que tu le penses en pensée, parce que tu penses à un corps qui en serait comme l'enveloppe, la surface, le point de contact.
J'aimerais être le plus clair possible.
Que je ne t'entende plus invoquer "contraire !" et braire comme un âne maltraité.
Tu te demandes en effet, puisque selon toi ce qui est détruit souffre et ce qui est détruit ne jouie pas mais fini par être détruit à son tour, qui peut bien alors jouir, profiter de cette vie pitoyable de l'univers que conservent la souffrance et la mort et tous les élément qui le composent - ce sont tes mots, je n'invente rien.
Saches donc qu'en vérité ce qui est détruit crée et par là ce qui souffre jouie non par projection mais continuité.
L'univers ne se conserve pas par la souffrance et la mort - l'univers ne se conserve pas.
Ainsi ce qui est détruit crée et ce qui est créé se crée - détruit – et crée éternellement.
L’univers est dans son ensemble souffrance et mort, jouissance et vie : simultanément, séparément mais jamais en particulier.
Et c’est cette opinion fallacieuse, la tienne et celle de tes frères, qui engage la psychanalyse patriarcale et avec elle le sein pourrit de la Nature violenté.
Momus : Et d’où tiens tu, Islandais, que c’est à une femme que tu dois le jour de ta naissance – et avec elle, l’origine – si ce n’est de ta génitrice et de ses proches collaborateurs ?
Saulino : Et pourtant il faut bien que ta mère -tout comme toi-, ne fasse qu’un avec la Nature.
Je ne t’oblige donc pas, Islandais, à imiter ces œuvres puisque la Nature n'œuvre pas, puisque, quoique tu fasses, tu es la Nature.
Et si les mains parfois grattent, polissent, gravent, contemplent la roche imitant en cela l'usure du vent, de l'eau et de tout ce qui est, ne vas pas croire que la main de l'homme puisse se revendiquer du vent, de l'eau et de tout ce qui est.
Si l'homme bâtit des murs comme la terre les volcans, c'est que l'homme est ce mur et la terre ce volcan.
Momus : Tu parlais de sophistes ambitieux.
Saulino : C'est ta détresse, Islandais, cette petite inflation déplacée qui te fait croire que la Nature t’invite spontanément dans sa demeure alors que sa demeure, c'est toi, toi qui voulais fuir les hommes et qui projette par là-même ce pire que tu redoutais :
Ton ombre sur ton reflet.
Ainsi ceux qui sont pour toi ce que tu es pour eux continuent à persuader la foule -c'est-à-dire eux-même- de l'existence d'un dieu unique non pas factuel mais révélé, de celle des hommes - même remarque - et de leurs parenté commune :
‘Et les voilà qui créent le peuple et les barbelés, le rebours morbide et l'enfance indiquée.’
Momus : Debuisses dicere, vel elegantius (infinito antecedente subiunctivum) dicere debuisses : "Exellentia tua, eruditione tua, non datur, non conceditur mihi cum tuis dulcissimis musis ocium".
Saulino : Ceux-là seul sont contre-Nature puisque la Nature, toi-même, ne (se) (re)produit jamais à l'identique.
Maintenant donc que tu aperçois que l’âme est dans le corps comme le corps est dans l’âme tu pourras les surprendre parfois, si tu fais bien attention, qui(s)'éclatent transparent, mangeur-mangé, présence calquée, biaisée, râpée, bruyante : l'expression du vide.
Momus : Méduse ou Diane enchainée.
Saulino : Si tu veux guérir - parce que tu es malade, Islandais, et là encore je n'invente rien -, il faut que tu comprennes le sens de l'opposé continue ou supplément immanent :
Naissance sacrée, mortifère et festive. Joie inéluctable, désespérée.
Momus: L'art du moite .
Saulino : Et c'est de cette opposition continu que surgit la pluralité du monde, l'unité des mondes, le mouvement et le temps.
Mais si tu veux exposer à la fois l'acte, l'objet et la puissance, comprends enfin que de l’opposition continue rien ne saurait surgir comme d'un fond mystérieux.
C'est précisément d'ailleurs la définition de cette dissipation créatrice dont je voulais te parler.
Momus : Mais les momies n'ont pas d'oreilles.
Saulino : Ainsi soit-il.
Momus: Amen.
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- 05/09/09 - Gruyère
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