La taupe et le mouton.
Un mouton, lassé de la veulerie et de l’instinct grégaire de ses semblables, décida de se lier d’amitié avec une taupe qui sévissait dans le même près et faisait hurler de colère le pauvre paysan chargé de son entretien.
Un jour donc que le paysan fatigué de chasser l’animal rentre chez lui se reposer, le mouton s’adressa ainsi à son nouveau compagnon :
« Que n’ai-je comme toi des pattes pour creuser le sol et ces antennes sur ton museau pour m’enfuir au plus loin de ce bétail heureux et stupide !"
Allons, lui répondit la taupe, et où irais-tu ?
« Loin mon ami, très loin de ces ruminants stériles.»
« Mon pauvre, tu ne comprends donc pas ? »
Et qu’ai-je à comprendre ?, demanda le mouton qui était cette fois-ci comme en d’autres sur de son bon droit et de la rigueur de son raisonnement.
« Eh bien si comme moi tu avais de minuscules pattes au lieu de tes jambes et un museau en lieu et place de tes yeux où crois-tu que tu te rendrais ? Comme moi donc tu creuserais la terre tout le jour sans espoir de voir la lumière. Où que tu ailles, où que tu sois en réalité, tu t’y trouverais déjà et tu auras beau fouiller la planète entière que ton environnement en resterait inchangé : du sable, du sable et encore du sable ! Que ne suis-je moi un mouton pour profiter du grand air, des verts pâturages et du soleil qui réchauffe et repose le corps ! »
Très bien mon frère, renchérit le mouton, restons-en là, je crains en effet que tu préfère rester en vie et me tenir compagnie plutôt que d’avoir à souffrir la triste condition qui est la mienne, voué que je suis à servir de pâture au plus minable des animaux : l’homme.
« A qui le dis-tu !, je le hais peut-être encore plus que toi ce qui nous fait un point commun et réalise presque une identité de forme. Scellons donc ainsi notre amitié sur les décombres du moins aimable des êtres vivants et prions pour qu’elle comme lui dure éternellement. »
Ainsi parla la taupe et avec elle, le mouton.
