Hermès : Je parlais, tout à fait au
début, de cette amitié avec les dieux dont les êtres jouissent par leurs
faveurs, j’entends ceux d’entres les êtres qui ont obtenu le bonheur suprême
d’acquérir cette faculté mêlée et divine ; l'intellection sensible.
Asclépius : « Je vois ce que je
vois »… Mais quoi, Trismégiste, l’intellect n’est-il donc pas de même
qualité en tous les êtres ?
Hermès : Non, Asclépius, ils n’ont
pas tous atteint à la vraie connaissance, mais, dans leur aveugle impulsion,
sans avoir rien vu de la vraie nature des choses, ils se laissent abuser et
entrainer à la suite d’une illusion qui enfante la malice dans les âmes et fait
monter le vivant – et entends moi bien, Asclépius, j’ai dis le vivant, je pense
le Tout et non l’homme seulement - jusqu’à la nature immodérée de Dieu et
tomber jusqu’à celle, phantasmatique, de la bête. Quant au sujet que je vais
traiter maintenant, Asclépius, je désire que tu y apportes, avec une attention
pénétrante, toute l’ardeur de ton esprit. En effet, si la plupart ne croient
pas à cette doctrine, elle n’en doit pas moins être reçue comme saine et vraie
par les âmes plus saintes.
Je commence
donc :
Si l’être,
ce maniérisme originel,
assume son office en tout ce qu’il comporte, j’entends ce gouvernement qui est
sa tache propre, il fait en sorte qu’il soit lui-même pour le monde et que le
monde soit pour lui un ornement. Tout ce qui existe en effet est juste et
injuste et, dans les deux cas, également justifié. Ainsi, la règle de l’être,
c’est avant tout la piété qui à pour conséquence la bonté.
Mais cette bonté elle-même ne
se montre en sa perfection que si elle a été fortifiée contre le désir de tout
ce qui est étranger à l’être, par la vertu de mépris. Or il faut tenir pour
étranger tout ce que l’on possède pour satisfaire aux désirs du corps
révulsé ; on les nomme fort bien possessions, car elles ne sont pas nées
avec nous mais n’ont été acquises par nous qu’après la naissance.
Tu n’es pas
sans savoir d’ailleurs que tout enfant qui naît, naît dans la saine nature.
Car, selon la direction même que me fait suivre la rigueur du raisonnement,
l’être ne devrait être que par la contemplation de soi, du monde et des dieux.
Si en effet, pour parler comme nos successeurs, l’existence précède l’essence,
ce ne peut être qu’en tant que l’essence, assurément, enveloppe l’existence.
Asclépius : Selon la marche de ton
discours, ô Trismégiste, en ce qui regarde l’espoir de l'immortalité médiate, les âmes courent de grands risques
dans cette vie terrestre.
Hermès : Je puis te le déclarer en
effet par manière de prophétie, il n’y aura plus, après nous, aucun amour
sincère de la philosophie, laquelle consiste dans le seul désir de mieux
connaître et de se créer soi, le monde et les divinités par une contemplation
habituelle et une piété qui s’accorde avec notre complexion propre.
Tu sais bien
Asclépius que ce Dieu dont tout le monde parle, que tout le monde invoque,
enterre ou menace n’est ni être, ni intellectuel, et qu’il ne connaît ni ceci
ni cela.
C’est pour
cela que nous disons que Dieu, telle que nous venons de le décrire, n’est pas
la fin absolue de la créature. Et s’il se pouvait qu’une mouche eut un
intellect et qu’elle fut capable de chercher intellectuellement l’abîme éternel
de l’essence divine d’où elle est sortie, nous dirions : Dieu, avec tout
ce qu’il est en tant que Dieu, ne pourrait même pas combler ni satisfaire cette
mouche.
C’est
pourquoi nous priions Dieu d'être libérés de Dieu et de jouir éternellement là où les anges les plus élevés et la mouche et
l’âme sont égaux ; là où je me tenais, où je voulais ce que j’étais et où
j’étais ce que je voulais.
C’est
pourquoi je suis non née et selon mon mode non-né je ne puis plus jamais
mourir. Ainsi dans ma naissance naquirent toutes choses. Si je l’avais voulu
alors, je ne serais pas et le monde entier ne serais pas ; et, si je
n’étais pas ce Dieu ne serait pas non plus ; que Dieu soit Dieu, j’en suis
une cause. Si je n’étais pas, Dieu ne serait pas Dieu. Dans la percée donc où
je suis libéré de ma propre volonté, libre même de la volonté de Dieu, de toutes
ses opérations et de Dieu lui-même, là je suis au-dessus de toutes les
créatures ; et je ne suis ni Dieu ni créature, mais je suis ce que j’étais
et ce que je demeurerai : soi, le monde et les dieux.
Tu comprends
maintenant pourquoi si ce Dieu dont je parle nous a abandonné, c’est qu’il
n’est jamais parti de soi, du monde et des dieux. Mais tu vois aussi comment
beaucoup corrompent la philosophie d’une infinité de manières.
Asclépius : Que font-ils donc pour la
rendre inintelligible ou la corrompre d’une infinité de manières ?
Hermès : Voici ce qu’ils font, Asclépius.
Par un astucieux et inéluctable travail, ils la mêlent à diverses sciences
inintelligibles et spéculaires. Sans compter qu’ils l’excluent, pour mieux la
travestir en souterrain, de la polis et des échanges courants. Mais la
pure philosophie, celle qui ne dépend que de la piété envers soi, le monde et
les dieux, ne doit s’intéresser aux autres sciences que pour admirer, adorer et
bénir l’art et l’intelligence de soi, du monde et des dieux. Et les signes des
dieux, issues de la partie la plus pure de la nature, ne sont pour ainsi dire
que des têtes, en lieu et place du corps tout entier. Dès lors, se créer soi,
le monde et ses (leurs) têtes, c’est proprement philosopher.
Seulement,
les êtres qui viendrons après nous, abusés par l’astuce des sophistes et des démons, se laisseront détourner de la vraie,
de la pure et sainte philosophie et se déclareront d’autant plus volontiers
païens – ce que je suis et ne suis pas - ou adeptes de je ne sais quelles
superstitions exotiques qu’ils auront oublié jusqu’à mon (leur) propre
nom.
Et prends
garde à ceux qui se drapent et n’ont à la bouche qu’injonctions malsaines. Oui,
Asclépius, la gravité est un mystère du corps et une illusion du monde inventée
pour masquer les défauts de l’esprit.
Quant à ceux
qui s’écrient : « Décadence ! », « Fin de
langue ! », « Schizophrénie ! » et autres insanités
stériles, tu les appelleras : Babyloniens !, afin que leur cécité se
mue en clairvoyance et l’exception, cette poétique petite bourgeoise, en une présence renouvelée.
En vérité
donc, s’adorer soi, le monde et les dieux, révérer (ses) leurs œuvres, rendre
enfin des actions de grâces c’est-à-dire se créer soi, le monde et ses têtes,
telle est la philosophie que n’entache nulle curiosité mauvaise de l’esprit.
Asclépius : Et que feras-tu alors de la
génération et de la saine tempérance qui, seul, consent à la concupiscence
studieuse et décomplexée? J’ai en effet entendu dire que selon toi, soi, le
monde et les dieux possèdent les deux sexes. Qu’en est-il réellement ?
Hermès : Il en est-ainsi Asclépius,
et non pas de ceux-là seulement, mais, et nécessairement – si tu m’as bien
compris – de tous les êtres, animés et inanimés. Aussi l’acte de ce mystère, si
doux et si nécessaire qu’il apparaisse, est-il accompli en secret pour que les
moqueries du vulgaire ignorant - qui ne sauraient comprendre en quoi la
coïncidence du même est, elle aussi, génération -, ne forcent pas à rougir les
divinités qui se montrent en l’une et l’autre nature dans ce mélange des
sexes, surtout si on l’expose aux regards des impies.
Asclépius : Je crois que, pour
l’instant, j’en assez entendu.